
Bâtir l'Afrique de demain
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Poser la première pierre d'un bâtiment n'est jamais un geste neutre. En Afrique, et singulièrement au Cameroun, chaque immeuble qui sort de terre raconte une histoire de climat, de matériaux, de pouvoir et de mémoire. Or, à regarder les chantiers de Douala, de Yaoundé ou de Garoua, une question s'impose avec de plus en plus de force à toute une génération de praticiens : bâtissons-nous encore pour l'Afrique, ou continuons-nous, par facilité, à y importer des formes pensées ailleurs ?
C'est cette question qui traverse le travail de figures comme l'architecte camerounais Mesmin Watat-Djanga, concepteur du futur siège de l'Organisation pour l'harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA) à Yaoundé. Diplômé D.P.L.G. de l'école d'architecture Paris-Tolbiac en 1988, il crée dès son retour au pays le Cabinet Architecture Ingénierie Urbanisme (CAIU), actif depuis 1990 dans l'architecture, l'ingénierie et l'urbanisme. Deux concours d'architecture remportés, l'un pour le siège de l'OHADA, l'autre pour celui de la Sodecoton à Garoua, et une conviction affichée sans détour lors de la pose de la première pierre du siège de l'OHADA, en août 2019 : « C'est un bâtiment écologique qui nous permet de faire une économie d'énergie. Nous allons utiliser des matériaux locaux. » Cette phrase, à elle seule, résume le débat qui agite l'architecture africaine contemporaine.

Un héritage encombrant
Pour comprendre l'état actuel de l'architecture au Cameroun, il faut remonter à ses fondations coloniales. Les centres administratifs de Douala et de Yaoundé ont été dessinés selon des logiques importées : toitures pentues pensées pour des climats tempérés, façades fermées, trames urbaines calquées sur des villes européennes sans tenir compte de la chaleur humide, des pluies torrentielles ou des modes de vie communautaires locaux. À l'indépendance, plutôt que de rompre avec ce modèle, une bonne partie de la production architecturale l'a prolongé, en y ajoutant les codes du modernisme international des années 1960-1980 : béton brut, façades vitrées, tours administratives symboles de prestige national.
Le résultat, six décennies plus tard, est un paysage bâti hybride et souvent inconfortable : des bâtiments climatisés à grands frais parce que leur conception ignore la ventilation naturelle, des matériaux importés, verre, aluminium, carrelage, coûteux et énergivores à produire, et une identité architecturale qui peine à s'affirmer face aux modèles venus d'Europe, du Golfe ou, plus récemment, de Chine.
Le grand paradoxe des villes africaines
Le continent africain est aujourd'hui le théâtre de la croissance urbaine la plus rapide au monde, et le Cameroun ne fait pas exception.
0 %
de la population camerounaise vit en ville, contre 30 % dans les années 1980
0,3 M
d'habitants dans l'agglomération de Douala en 2025
0,7 M
d'habitants dans l'agglomération de Yaoundé
Cette urbanisation accélérée crée un paradoxe que tout architecte praticien connaît bien : la demande de construction n'a jamais été aussi forte, mais la qualité et la pertinence de ce qui se construit restent largement en dessous des besoins réels. D'un côté des quartiers entiers se densifient de manière spontanée, sans plan d'urbanisme ni accompagnement technique, faute de logements abordables conçus pour le climat et les revenus locaux. De l'autre, les commandes prestigieuses, sièges sociaux, hôtels, tours administratives reproduisent souvent des standards esthétiques importés, comme si la modernité ne pouvait s'exprimer qu'à travers le verre et l'acier, quel que soit le climat.
Entre ces deux extrêmes, la voix des architectes africains eux-mêmes reste trop souvent secondaire dans la fabrique de la ville reléguée derrière celle des promoteurs, des bailleurs de fonds internationaux ou des cabinets étrangers auxquels sont confiés les grands projets, faute de cadre réglementaire suffisamment protecteur pour la profession locale.
Des visages qui redessinent l’architecture africaine
Face à ce constat, une génération de praticiens démontre, projet après projet, qu'une autre voie est possible, une architecture qui part du climat, des matériaux disponibles et des usages, plutôt que de les subir.

Cameroun
Mesmin Watat-Djanga
Fondateur du Cabinet CAIU, concepteur du siège de l'OHADA (Yaoundé) et de celui de la Sodecoton (Garoua). Revendique une architecture économe en énergie, bâtie avec des matériaux locaux.

Burkina Faso
Diébédo Francis Kéré
Premier architecte africain lauréat du prix Pritzker (2022). Depuis l'école primaire de Gando, il construit avec la terre crue, la ventilation naturelle et la participation des communautés.

Ghana
Sir David Adjaye
Auteur du Smithsonian National Museum of African American History and Culture à Washington. Premier architecte d'origine africaine à recevoir la Royal Gold Medal du RIBA, en 2021.

Niger
Mariam Kamara
Fondatrice d'atelier masōmī à Niamey. Son complexe Hikma marie terre crue, inertie thermique et récupération des eaux de pluie, au service des réalités sahéliennes.
Ce qui rapproche ces parcours, au-delà des frontières et des styles, c'est le refus d'un même malentendu : celui qui voudrait qu'un bâtiment africain doive emprunter ses formes ou ses matériaux ailleurs pour être jugé moderne. Le siège de l'OHADA, tel que le décrit son concepteur, en est une illustration locale : dix étages, deux cents bureaux modulables, un auditorium, mais aussi un espace vert à chaque niveau, de grandes baies vitrées pensées pour la lumière naturelle plutôt que pour l'esthétique seule, et un choix assumé de matériaux locaux pour réduire la facture énergétique du bâtiment.
Le Cameroun en particulier : entre potentiel et retard
Le Cameroun dispose d'atouts rares : une diversité climatique et géologique qui offre accès à la terre latéritique, au bambou, aux bois durs, à la pierre volcanique, autant de ressources historiquement mobilisées par l'habitat traditionnel (cases obus du Nord, architecture bamiléké de l'Ouest, habitat sur pilotis du littoral) avant d'être largement délaissées au profit du parpaing et de la tôle, perçus à tort comme les seuls symboles de la modernité.
Trois faiblesses structurelles freinent aujourd'hui l'émergence d'une architecture pleinement adaptée au pays :
Une politique architecturale et urbaine encore balbutiante. Les plans d'urbanisme existent, mais leur application reste inégale, laissant se développer des quartiers denses sans accompagnement technique ni infrastructures adaptées.
Une sous-valorisation des matériaux et savoir-faire locaux. La terre crue ou stabilisée, pourtant peu coûteuse, disponible partout et très performante sur le plan thermique, reste associée dans l'imaginaire collectif à la pauvreté plutôt qu'à l'innovation.
Une profession encore peu protégée face à la concurrence de cabinets étrangers sur les grandes commandes, et une formation locale des architectes qui gagnerait à être renforcée et mieux connectée aux écoles régionales comme l'EAMAU.
Mais les signaux encourageants existent : le chantier du siège de l'OHADA, celui de la Sodecoton à Garoua, la montée en visibilité d'une nouvelle génération d'architectes camerounais formés à l'international et de retour au pays, ou encore l'intérêt croissant, chez les maîtres d'ouvrage privés, pour des bâtiments moins dépendants de la climatisation mécanique.
Vers une architecture « vraiment africaine »
À quoi ressemblerait une architecture pleinement assumée, ni nostalgique ni mimétique ? Trois principes reviennent, avec constance, dans le travail des praticiens les plus reconnus du continent aujourd'hui.
Le bioclimatisme comme point de départ, non comme option
Orientation des bâtiments selon le soleil et les vents dominants, débords de toiture généreux, double peau ventilée, patios intérieurs : ces dispositifs, hérités de l'architecture traditionnelle, permettent de réduire drastiquement les besoins en climatisation mécanique.
Le retour assumé aux matériaux locaux
Terre crue ou compressée, briques de terre stabilisée, bambou, bois régionaux, pierre volcanique : ces ressources, longtemps jugées « pauvres », s'avèrent à la fois plus économiques, plus adaptées au climat et nettement moins carbonées que les matériaux importés. C'est très exactement le choix revendiqué pour le siège de l'OHADA à Yaoundé.
Une identité culturelle inscrite dans la forme, pas plaquée en façade
Il ne s'agit pas d'ajouter un motif décoratif « africain » à un plan importé, mais de repartir des usages réels : la cour partagée, la varangue, les espaces de sociabilité extérieurs, la gradation entre espace public et privé propre à de nombreuses cultures du continent.
« Nous allons utiliser des matériaux locaux. »
Mesmin Watat-Djanga, architecte du siège de l'OHADA, Yaoundé, août 2019
Cinq chantiers pour l'avenir
Sur la base de ce diagnostic, cinq priorités se dégagent pour que l'architecture camerounaise et africaine tienne pleinement ses promesses dans les décennies à venir.
Renforcer la formation des architectes et des artisans du bâtiment aux techniques constructives locales.
Faire appliquer les plans d’urbanisme existants avec plus de rigueur.
Réserver une vraie place aux architectes locaux dans les grandes commandes publiques, par des concours ouverts.
Développer des filières de matériaux locaux normalisés pour rassurer maîtres d’ouvrage et assureurs.
Sensibiliser maîtres d’ouvrage publics et privés au coût réel, sur la durée de vie d'un bâtiment, d'une architecture mal adaptée au climat.
Conclusion : bâtir avec, pas contre
L'état actuel de l'architecture au Cameroun et sur le continent n'est ni un échec à déplorer, ni un âge d'or à célébrer : c'est un chantier en cours, tiraillé entre un héritage encombrant, une urbanisation qui ne laisse guère de répit, et l'émergence progressive d'une génération de praticiens qui refuse de choisir entre modernité et identité. Le siège de l'OHADA qui s'élève aujourd'hui à Yaoundé, comme les écoles de Francis Kéré au Burkina Faso ou les complexes de Mariam Kamara au Niger, disent tous la même chose, chacun à sa manière : bâtir en Afrique, ce n'est pas importer des solutions, c'est en inventer à partir de ce que le continent a déjà son climat, sa terre, ses savoir-faire et ses habitants.
Sources : Wikipédia — Watat Djanga Mesmin · OHADA.com — Siège de l'OHADA : le chantier lancé · Forbes Afrique — Les grandes figures de l'architecture africaine contemporaine.

Mesmin Watat-Djanga, architecte et fondateur du Cabinet CAIU, partage sa vision d'une architecture humaine, durable et enracinée dans son territoire, à travers ses projets — OHADA, Sodecoton, ASAC, Ecoranch.
